Lorsqu’on découvre les fonds marins pour la première fois, certaines rencontres surprennent plus que d’autres. Parmi elles, la murène fait souvent partie des espèces qui impressionnent le plus. Son corps allongé, sa tête qui dépasse d’une faille et sa bouche constamment ouverte lui donnent une apparence presque menaçante. Beaucoup de plongeurs débutants pensent alors qu’elle est prête à attaquer ou à mordre au moindre mouvement.
Pourtant, cette image est trompeuse.
Contrairement aux idées reçues, une murène qui garde la bouche ouverte n’exprime généralement ni agressivité ni nervosité. Elle est simplement en train de respirer. Ce comportement, qui peut sembler inquiétant au premier regard, est en réalité une adaptation indispensable à son mode de vie.
Comme beaucoup d’animaux marins, la murène possède des caractéristiques étonnantes qui lui permettent de survivre dans un environnement où chaque détail compte. Son système respiratoire, sa manière de chasser, son anatomie unique et son rôle dans l’équilibre du récif en font l’un des prédateurs les plus fascinants des océans.
Alors, pourquoi les murènes gardent-elles presque toujours la bouche ouverte ? Et faut-il réellement s’en méfier lorsque l’on plonge ?
Qui sont les murènes ?
Les murènes appartiennent à la famille des Murénidés (Muraenidae), qui regroupe plus de 200 espèces réparties dans les mers tropicales et tempérées du monde entier. Elles vivent principalement dans les récifs coralliens, les zones rocheuses ou les tombants, où elles trouvent de nombreuses cachettes.
À Mayotte, plusieurs espèces peuvent être observées au cours d’une plongée. Certaines restent relativement discrètes, tandis que d’autres atteignent plus de deux mètres de longueur. Malgré leurs différences de taille ou de coloration, elles partagent toutes un mode de vie assez similaire.
Contrairement à beaucoup de poissons de récif qui passent leur journée à parcourir les coraux, les murènes sont des animaux plutôt sédentaires. Elles choisissent généralement une faille, une cavité ou un trou dans lequel elles passent une grande partie de la journée, seule leur tête dépassant de leur refuge.
Cette stratégie présente plusieurs avantages. Elle leur permet d’économiser leur énergie, de rester discrètes face aux prédateurs plus imposants et surtout de tendre des embuscades à leurs proies.
Car la murène est avant tout une chasseuse. Elle se nourrit principalement de poissons, de poulpes, de calmars et de crustacés. La plupart de ses chasses ont lieu au crépuscule ou pendant la nuit, lorsque de nombreuses espèces quittent leurs abris pour se nourrir.
Le jour, il est donc fréquent de la voir quasiment immobile. Cette immobilité est souvent interprétée comme une attitude agressive, alors qu’elle correspond simplement à son rythme de vie naturel.
Pourquoi les murènes gardent-elles toujours la bouche ouverte ?
C’est sans doute la question que se posent la plupart des plongeurs lorsqu’ils rencontrent une murène.
La réponse est beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine : elles ouvrent et ferment continuellement leur bouche pour respirer.
Comme tous les poissons, les murènes respirent grâce à leurs branchies. Ces organes permettent d’extraire l’oxygène dissous dans l’eau afin d’alimenter leur organisme. Pour que ce mécanisme fonctionne, un courant d’eau doit circuler en permanence sur les branchies.
Chez la majorité des poissons, cette circulation se fait naturellement lorsqu’ils nagent. En avançant, l’eau pénètre dans leur bouche, traverse les branchies puis ressort par les opercules, ces grandes plaques osseuses situées de chaque côté de la tête.
Les murènes fonctionnent différemment. Elles passent la majeure partie de leur temps immobiles dans une cavité. Comme elles ne nagent presque pas pendant la journée, elles ne peuvent pas compter sur leur déplacement pour faire circuler l’eau.
Elles doivent donc créer elles-mêmes ce courant. Pour y parvenir, elles ouvrent et ferment continuellement leur bouche. Ce mouvement agit comme une pompe qui aspire l’eau vers les branchies avant de la rejeter à l’extérieur.
Autrement dit, ce que beaucoup prennent pour un signe d’agressivité est simplement un mouvement respiratoire. Plus la murène est calme, plus ce mouvement est régulier.
Une respiration différente de celle des autres poissons
Pour comprendre pourquoi ce comportement est si particulier, il faut comparer les murènes aux autres poissons de récif.
Prenons l’exemple d’un poisson-papillon ou d’un poisson-ange. Ces espèces passent leur journée à se déplacer d’un corail à l’autre à la recherche de nourriture. Leur nage assure naturellement le renouvellement de l’eau autour des branchies.
Même lorsqu’ils ralentissent, leur activité reste suffisante pour maintenir une bonne ventilation.
Chez les murènes, la situation est totalement différente. Leur corps est long, souple et peu adapté aux déplacements permanents. Elles privilégient une stratégie d’attente. Une fois installées dans leur refuge, elles peuvent y rester plusieurs heures sans quasiment bouger.
Dans ces conditions, l’eau ne circule plus suffisamment autour des branchies. Le mouvement continu de la mâchoire devient donc indispensable.
Il existe une autre particularité anatomique qui accentue ce phénomène. Contrairement à beaucoup d’autres poissons, les ouvertures branchiales des murènes sont très petites. Elles se présentent sous la forme de deux fines fentes situées juste derrière la tête.
Comme ces ouvertures sont réduites, il est encore plus important de maintenir un flux d’eau constant. Cette adaptation permet à la murène de respirer efficacement tout en restant parfaitement cachée dans son abri.
Les branchies : de véritables filtres à oxygène
Les branchies sont des organes extraordinaires. Leur rôle est comparable à celui des poumons chez les mammifères, mais leur fonctionnement est totalement différent.
Lorsque l’eau traverse les branchies, l’oxygène qu’elle contient passe dans le sang grâce à des milliers de minuscules capillaires. En parallèle, le dioxyde de carbone produit par le poisson est rejeté dans l’eau.
Ce système est extrêmement performant. Les branchies sont capables d’extraire une grande partie de l’oxygène disponible, même lorsque sa concentration est relativement faible.
En revanche, elles nécessitent un renouvellement permanent de l’eau. Si ce courant s’interrompt, l’apport en oxygène diminue rapidement.
Chez une murène cachée dans une faille, ouvrir et fermer continuellement la bouche est donc une question de survie. Sans ce mouvement, elle ne pourrait tout simplement pas respirer correctement.
C’est pourquoi il ne faut jamais interpréter cette bouche ouverte comme une menace. Au contraire, c’est le signe que l’animal est calme et adopte un comportement parfaitement normal.
Les incroyables mâchoires cachées des murènes
Si la respiration des murènes intrigue les plongeurs, leur façon de capturer leurs proies est encore plus fascinante. Peu d’animaux possèdent un mécanisme comparable dans le règne animal.
La plupart des poissons aspirent leur nourriture grâce à un mouvement rapide de leur bouche. Cette aspiration suffit généralement à faire entrer la proie dans la cavité buccale avant qu’elle ne soit avalée.
Les murènes, elles, sont confrontées à un problème. Leur corps est long et étroit, et leur tête est relativement fine. Elles ne peuvent donc pas créer une aspiration suffisamment puissante pour engloutir une proie comme le font la majorité des poissons.
Au fil de leur évolution, elles ont développé une solution étonnante : une seconde paire de mâchoires située au fond de leur gorge.
Ces mâchoires, appelées mâchoires pharyngiennes, restent invisibles tant que la murène ne chasse pas. Lorsqu’elle capture une proie avec ses mâchoires principales, cette deuxième mâchoire avance brusquement vers l’avant, saisit la victime puis la tire vers l’œsophage.
Ce mécanisme rappelle parfois la mâchoire du célèbre monstre du film Alien, même si la comparaison reste bien sûr purement visuelle.
Chez les murènes, cette adaptation est parfaitement naturelle. Elle leur permet d’attraper efficacement des poissons, des poulpes ou des crustacés dans les espaces étroits des récifs où elles vivent. Cette découverte a longtemps surpris les biologistes. Pendant des années, personne ne comprenait réellement comment une murène parvenait à avaler des proies parfois presque aussi larges que sa tête.
Aujourd’hui, les mâchoires pharyngiennes sont considérées comme l’une des adaptations alimentaires les plus remarquables observées chez les poissons.
Les murènes sont-elles vraiment agressives ?
Leur apparence impressionnante leur vaut souvent une réputation injustifiée. Dans l’imaginaire collectif, la murène est un poisson agressif, toujours prêt à attaquer le premier plongeur qui s’approche de son refuge.
La réalité est tout autre.
Les murènes sont des animaux discrets qui cherchent avant tout à éviter les conflits. Pendant la journée, elles restent cachées dans une faille ou sous un bloc de corail. Elles économisent leur énergie en attendant la tombée de la nuit, période durant laquelle elles deviennent beaucoup plus actives.
Lorsqu’un plongeur passe à proximité, elles continuent généralement à respirer normalement sans modifier leur comportement. Les morsures surviennent dans des situations bien particulières.
La première est lorsque l’animal se sent acculé. Si une murène pense qu’elle ne peut plus rejoindre son refuge, elle peut adopter une attitude défensive.
La deuxième concerne les plongeurs qui tentent de les toucher ou de les nourrir. Certaines murènes ont malheureusement été habituées à recevoir de la nourriture directement de la main de l’homme. Cette pratique est fortement déconseillée. Elle modifie leur comportement naturel et augmente considérablement les risques d’accident.
Enfin, certaines morsures surviennent simplement parce qu’une main est introduite dans une faille sans que le plongeur ait remarqué la présence d’une murène.
Dans la grande majorité des cas, les accidents résultent donc d’une interaction provoquée par l’être humain et non d’une attaque spontanée.
Que mangent les murènes ?
Les murènes sont des prédateurs opportunistes.
Leur alimentation varie selon les espèces, leur taille et leur environnement, mais elle se compose principalement de poissons, de crustacés, de poulpes, de calmars et parfois de céphalopodes plus petits. Leur excellente capacité à se camoufler leur permet d’attendre patiemment qu’une proie passe à portée de leurs mâchoires.
Contrairement à certains poissons qui poursuivent activement leurs victimes, elles privilégient la chasse à l’affût. Cette stratégie présente plusieurs avantages. Elle demande peu d’énergie et augmente les chances de surprendre une proie inattentive. Grâce à leur odorat particulièrement développé, les murènes détectent facilement la présence d’un animal blessé ou caché dans les anfractuosités du récif.
Leur vision est correcte, mais c’est surtout leur sens de l’odorat qui guide leurs déplacements lorsqu’elles quittent leur refuge pendant la nuit.
Pourquoi vivent-elles cachées dans les récifs ?
Les récifs coralliens offrent une multitude de cavités, de tunnels et de failles qui constituent un habitat idéal pour les murènes. Ces refuges remplissent plusieurs fonctions.
Ils permettent d’abord à la murène de se protéger des prédateurs plus imposants lorsqu’elle est jeune.
Ils constituent également d’excellents postes d’observation. Depuis l’entrée de leur cachette, les murènes peuvent surveiller les alentours tout en restant pratiquement invisibles.
Enfin, ces cavités facilitent leur technique de chasse. Une proie qui s’approche trop près dispose souvent de très peu de temps pour réagir.
Le récif joue donc un rôle essentiel dans leur mode de vie. La dégradation des coraux ou la destruction des habitats naturels peuvent réduire considérablement le nombre de refuges disponibles et fragiliser les populations de murènes. Protéger les récifs revient aussi à préserver toutes les espèces qui en dépendent.
Les murènes sont-elles dangereuses pour les plongeurs ?
La réponse est simple : dans des conditions normales, non.
Les attaques non provoquées restent extrêmement rares. Une murène ne considère pas un plongeur comme une proie. Nos dimensions, notre comportement et notre silhouette ne correspondent absolument pas à son régime alimentaire.
En revanche, comme n’importe quel animal sauvage, elle peut se défendre si elle se sent menacée. Le meilleur comportement consiste donc à respecter quelques règles très simples.
- Ne jamais essayer de toucher une murène.
- Ne jamais introduire les mains dans une cavité sans voir ce qui s’y trouve.
- Ne jamais tenter de la nourrir.
- Conserver une bonne flottabilité afin d’éviter tout contact involontaire avec le récif.
Ces recommandations valent d’ailleurs pour la plupart des espèces marines. Observer sans déranger reste la meilleure façon de profiter de la vie sous-marine.
Une espèce indispensable à l’équilibre du récif
Même si elles sont parfois craintes, les murènes jouent un rôle écologique essentiel.
En tant que prédateurs, elles participent à la régulation des populations de poissons, de crustacés et de céphalopodes. Cette régulation contribue au maintien de l’équilibre des récifs coralliens.
Comme tous les prédateurs, elles éliminent en priorité les individus les plus faibles, les malades ou les blessés, limitant ainsi la propagation de certaines maladies au sein des populations. Leur présence témoigne également d’un récif en bonne santé. Un écosystème riche en refuges, en proies et en biodiversité permet aux murènes de trouver les ressources nécessaires à leur survie.
À l’inverse, leur disparition peut révéler un déséquilibre écologique plus profond. Elles sont donc bien plus que de simples habitantes des récifs. Elles participent activement au bon fonctionnement de cet écosystème exceptionnel.
Conclusion
Avec leur bouche constamment ouverte, leur regard fixe et leur silhouette serpentiforme, les murènes impressionnent souvent les plongeurs qui les rencontrent pour la première fois. Pourtant, derrière cette apparence parfois intimidante se cache un animal remarquablement adapté à son environnement.
Comme beaucoup d’animaux sauvages, la murène ne cherche pas le conflit. En respectant son espace et en observant son comportement sans la déranger, elle devient l’une des rencontres les plus fascinantes que puisse offrir une plongée sur un récif corallien.
Chaque espèce possède sa propre histoire. Comprendre ces comportements permet non seulement de mieux apprécier la plongée, mais aussi de porter un regard différent sur le monde sous-marin et sur les incroyables mécanismes qui assurent son équilibre.
À Mayotte, les murènes font partie des espèces que l’on observe régulièrement au détour d’une faille ou d’un tombant. Bien accompagnée, leur observation est souvent l’occasion de mieux comprendre leur comportement et de dépasser les idées reçues. En plongeant avec Nyamba Club, vous découvrez bien plus que les paysages sous-marins du lagon.
